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4 septembre 2012 2 04 /09 /septembre /2012 20:51

achillembembe-copie-1.jpgL'historien et politologue camerounais, Achille Mbembe, livre son point de vue sur les crises qui secouent le continent du Mali au Soudan en passant par le Nigéria. Aucun Etat africain, dit-il, n'est à l'abri d'une désagrégation. Dans cet entretien accordé à notre confrère Le Soleil de Dakar, l'un des plus grands théoriciens de la post-colonie prône, entre autres, la construction d'un véritable agenda africain face au risque de dislocation des Etats.

La crise entre les deux Soudans fait des milliers de déplacés. L'Onu craint un désastre humanitaire. Etes-vous surpris par la tournure des événements ?

Non. Ce qui se passe dans cette partie de l'Afrique était prévisible. C'est un conflit qui est inscrit dans une dynamique historique très longue. Et c'est dommage qu'on en arrive là. Au lieu d'un vaste espace ouvert, de circulation des hommes, des biens et des idées, l'on assiste à la création de micro-Etats sans voie ni poids propre. Nous devrions aller dans la direction opposée. La manière dont la plupart de nos Etats sont gouvernés crée, malheureusement, des conditions telles que, pour beaucoup de gens, la seule solution est celle séparatiste. C'est ce qui se passe au Soudan. On le voit aussi au Mali. Le Nigéria également n'est pas à l'abri d'une dislocation. On assiste véritablement à une désagrégation des Etats africains. Aucun Etat africain n'est à l'abri de ce désastre.

Actuellement, toute la bande saharo-sahélienne est menacée. Pourquoi, selon vous, des groupes se disputent le contrôle de cette région ?

Le Sahara fait l'objet d'énormes convoitises. On se rend compte du fait qu'il n'est pas qu'un désert et qu'au fond, il recèle d'énormes richesses minérales, du pétrole, du gaz, de l'uranium, etc. Il est convoité par des puissances externes à l'Afrique dont les intérêts ne sont pas nécessairement les nôtres. La course aux matières premières africaines entraîne des dangers, plus ou moins, similaires.

L'idée de faire appel à des forces étrangères pour aider le Mali à défendre son intégrité territoriale est évoquée. Pensez-vous que c'est la bonne solution ?

Les interventions, à la fois militaires et économiques, des puissances occidentales n'ont rien produit de positif pour les Africains. L'histoire le démontre. Je demande que l'on me cite un seul exemple d'intervention extérieure qui ait accéléré le développement du continent. Il n'y en a pas. Dans la plupart des cas, ce sont des interventions qui compliquent davantage la chaîne locale et dont les coûts humains, économiques et sociaux sont incalculables. On l'a vu en Libye où l'Otan est militairement intervenue sans en mesurer les conséquences sur les populations. Je suis contre les interventions extérieures en Afrique. Ce qui signifie, en retour, que le continent devrait se doter des moyens internes pour se gouverner lui-même. 

Voulez-vous dire que l'Union africaine n'a plus sa raison d'être ?

L'heure est venue de construire un véritable agenda africain pour le 21e siècle face au risque de dislocation des Etats. L'Union africaine a atteint ses limites. Nous devons avancer vers la construction de larges espaces africains unifiés qui feraient du continent sa force propre. Il est également important que nous ayons, sur le plan continental, une politique africaine de la Chine.

Pourquoi cela est-il nécessaire aujourd'hui ?

La Chine a une politique chinoise de l'Afrique. Les chiffres officiels du gouvernement chinois prévoient l'arrivée et l'établissement, d'ici 50 ans, d'environ 20 millions de Chinois en Afrique. Ce fait devrait nous emmener à réfléchir sur une politique africaine de la Chine. Comme, d'ailleurs, à une politique africaine de l'Europe alors que la politique européenne de l'Afrique semble se réduire, au fond, à la gestion des flux migratoires et à l'affirmation d'une volonté d'apartheid qui se nourrit du racisme. Tout ce travail exige d'énormes investissements analytiques et intellectuels et une vision sur le long terme qui trancherait avec le court terme des politiques actuelles et l'instrumentalisation du pouvoir à des fins privées.

Tout n'est pas sombre sur le continent. Le Sénégal, à travers son élection présidentielle, vient de donner un bel exemple de démocratie.

Quelque part, ce qui vient de se passer au Sénégal nous soulage. Le fait que ce pays reste relativement stable représente un élément positif pour tout le continent. Le Sénégal a montré une belle image où on a vu des forces sociales mobilisées pour empêcher que la volonté populaire ne soit trafiquée. On ne peut que s'en féliciter, tout en restant, bien sûr, vigilant. La situation de l'Afrique de l'Ouest est préoccupante. La Côte d'Ivoire peine à panser ses plaies. Le Nigéria reste fragile. L'intégrité du Mali est rudement menacée. On peut même dire que toute la boucle saharienne est en danger. Donc, vigilance !

Bon nombre d'observateurs disent que l'Afrique manque de leader pour décoller. Pensez-vous que l'Afrique du Sud devrait jouer ce rôle ?

D'un point de vue du réalisme stratégique, nous avons besoin de l'émergence, sur le continent, d'un, de deux ou de trois pouvoirs hégémoniques. Nous ne pouvons pas fonctionner sur la scène du monde avec une poussière d'Etats faibles, d'Etats pacotilles qui n'ont aucun poids ni sur le plan régional ni sur le plan international. L'Afrique du Sud, par sa force, son histoire et sa richesse, s'adossant sur une certaine « sophistification » institutionnelle et sociale, est évidemment un candidat à cette position. Mais, il faudrait créer les conditions pour qu'émergent des pôles de pouvoirs régionaux en Afrique de l'Ouest, en Afrique centrale, en Afrique orientale. Cela créerait des moteurs qui, ensemble, entraîneront le reste dans la construction d'un agenda africain. C'est cela, je le répète, qui nous permettra de redevenir notre centre propre.

D'une façon générale, quelle doit être la place des élites dans le développement du continent ?

Il faut que se constitue une contre-élite en Afrique. Les élites ont été, plus ou moins, décapitées. Elles sont passées par un processus de ce qu'Antonio Gramsci appelle le " transformisme ", c'est-à-dire l'arraisonnement de ce qui pourrait être porteur d'une alternative à leur existence. Leur arraisonnement dans et par le système. Ce qui me frappe, c'est la capacité des Etats africains à décapiter les élites et à les soumettre à un système de dépendance systémique et de corruption. D'où la nécessité d'émergence d'une contre-élite porteuse d'un projet de transformation radicale du continent. Malheureusement, les forces susceptibles de conduire à cette transformation manquent, pour le moment, à l'appel. Voilà le dilemme auquel nous faisons face.

En France, la gauche revient au pouvoir avec l'élection de François Hollande. Quel sera le futur des rapports entre l'ancienne puissance coloniale et le continent ?

Il faudrait que l'on arrive à un point où le futur des rapports entre l'Afrique et la France soit décidé en Afrique et ne dépende point des élections françaises. Pour y arriver, il faudrait que les forces africaines s'organisent et développent une pensée sur le long terme. L'Afrique doit investir dans l'effort d'analyse d'interprétation de connaissances qui permettront de transformer le savoir en pouvoir. C'est frappant de constater que les élites françaises, qu'elles soient de droite ou de gauche, n'ont pas développé une idée de l'Afrique qui soit à la mesure des mutations au seuil duquel se trouve ce continent. Il y a un décalage extraordinaire entre ces mutations, les connaissances que nous en avons et les politiques rétrogrades mises en place par les gouvernements français. De ce point de vue, il faudrait que l'Afrique reprenne l'initiative. L'heure est venue de mettre un terme à la Françafrique. Le démantèlement de ce système de corruption mutuelle entre les élites africaines et les classes prédatrices africaines francophones sera le résultat des forces africaines organisées, en solidarité, bien entendu, avec des forces similaires qui, en France, veulent voir la fin de ce système scélérat.

Pensez-vous que le président François Hollande doit rectifier le discours controversé de Nicolas Sarkozy à Dakar, en 2007 ?

Je ne sais absolument rien de ce que devraient être les priorités du président élu de la France. Peu importe, au demeurant, ses priorités. Ce qui m'intéresse au premier chef, c'est d'organiser, en Afrique, les capacités intellectuelles et politiques qui feraient que l'aventurisme français ou étranger sur le continent se solde par un prix très élevé et que cela fasse réfléchir tous ceux qui pensent que l'Afrique reste leur terrain de jeu.

Depuis un certain temps, on vous entend utiliser le terme " afropolitanisme ". Que renferme ce concept ?

Il vise, d'une part, à décrire un ensemble de pratiques et de processus à travers lesquels l'Afrique émerge à une forme de modernité originale. D'autre part, c'est un concept qui cherche à rendre compte des possibilités inhérentes à notre continent pour redevenir son centre propre. Mais, son centre propre dans un monde dont il est un des ayants droit et un des ayants part. Un monde dans lequel il n'est pas un monde à part, mais l'un des habitants et l'un des héritiers en droit et en devoir. L'afropolitanisme a, donc, une fonction politique et épistémologique. Le concept a aussi une dimension esthétique qui touche à une forme de la créativité artistique et culturelle telle qu'elle émerge, le droit en particulier, dans nos grandes métropoles.

(c) Mutations via Le Soleil

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Published by Rdpl, mieux vivre-ensemble - dans Afrique
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