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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 06:18

Interview du Nouvel Observateur avec Bruno Tertrais

 

Le Nouvel Observateur : comment va se dérouler la passation des "codes nucléaires" entre Nicolas Sarkozy et François Hollande mardi ?


hollande,sarkozy,code,nucléaire,tertraisBruno Tertrais * : la passation n’est pas juridiquement codifiée. A ma connaissance, rien n’oblige le président sortant à transmettre quoi que ce soit directement à son successeur, lors de l’entretien qu’ils auront, par tradition, en tête-à-tête. L’essentiel va se faire en fait lors d’un entretien du nouveau Président avec son chef d’état-major particulier (CEMP), un officier général à cinq étoiles, autrement dit du même rang que le Chef d’état-major des armées, qui l’informe de la disponibilité des forces nucléaires, des dispositions de sûreté et de sécurité et des modalités pratiques de l’ordre d’engagement. Cette fonction peu connue du grand public a été créée pour garantir le contrôle politique des forces nucléaires ; elle est devenue au fil des ans un rouage essentiel des institutions, et le CEMP est le numéro deux du Palais après le Secrétaire général.

 

2067758469.jpg       (Le sous-marin nucléaire "Le Terrible", l'un des quatre SNLE de la dissuasion française)


En France, cette initiation du nouveau Président se fait le jour même. C’est le cas aussi aux Etats-Unis, mais ce n’est pas le cas partout ailleurs… C’est en fait tout un ensemble de procédures dont le nouveau Président va prendre connaissance dès ce moment. On peut supposer qu’il peut dès ce moment les modifier, ou donner quelque instruction que ce soit. Il a en tout cas la maîtrise des décisions nucléaires dès le premier jour.  


Quant à savoir où cela se passe physiquement, c’est probablement au PC Jupiter, sous l’Elysée, là où se trouvent les outils permettant de donner les ordres nucléaires, mais il n’y a pas d’information publique à ce sujet.


A quoi servent ces "codes nucléaires" ?


B. Tertrais : il s’agit d’un ensemble de dispositions et de procédures qui permettent de garantir ce que l’on appelle le « contrôle gouvernemental » sur les armes nucléaires. Celui-ci a pour but d’assurer notamment le « contrôle de l’engagement », c’est-à-dire que c’est bien le Président de la République qui donne les ordres, et le « contrôle de la conformité de l’emploi », c’est-à-dire que ce sont bien les ordres donnés qui seront exécutés. On est dans un domaine extrêmement secret, dans lequel peu de choses sont publiques, à l’exception de quelques témoignages. Mais c’est le symbole de la permanence de l’Etat, et de celle la dissuasion. Le sceptre présidentiel, en quelque sorte.


François Hollande a indiqué très tôt, dès le mois de janvier, qu’il souhaitait maintenir en état la force de dissuasion française ; il s’est donc préparé à assumer cette responsabilité suprême.   


 

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               (De Gaulle assiste à un essai nucléaire dans le Pacifique en 1966)


Comment cette procédure a-t-elle évolué au fil des années de De Gaulle à Sarkozy ?

B. Tertrais : en 1964, lors de la prise d’alerte du premier Mirage-IV, les moyens étaient pour le moins rudimentaires. Pour vous donner un ordre d’idée, le général de Gaulle avait suggéré que sa voix était suffisamment reconnaissable pour que le commandant des forces aériennes stratégiques puisse s’assurer que c’est bien lui qui serait au bout du fil !


Beaucoup de choses ont changé depuis cette époque. Il n’y a pas seulement des codes, mais aussi des données plus élaborées permettant de garantir l’identification du Président. Et tout ce qui concerne le codage et les transmissions a bénéficié des progrès technologiques. Mais tout n’est pas forcément électronique : il faut aussi se protéger contrer l’espionnage !

La passation des « pouvoirs nucléaires » elle-même n’a pas toujours été la même. Valéry Giscard d’Estaing avait physiquement donné les codes à François Mitterrand. Celui-ci avait fait de même avec son successeur, avec une sorte de petit mémorandum sur les grandes lignes des procédures.


L’erreur étant humaine, on s’assure aussi qu’un oubli malencontreux n’aurait pas de conséquence sur la sécurité du dispositif. François Mitterrand avait un jour oublié les codes dans son costume chez lui… Et c’est arrivé aussi aux Etats-Unis à Gerald Ford, dont le costume était parti chez le teinturier ! Heureusement, celui de la Maison-Blanche… Mais Mitterrand avait aussi, dit-on, pris des dispositions nouvelles concernant les codes pour que la sécurité du dispositif soit garantie même en cas d’attentat voire d’enlèvement. Autrement dit, il ne suffirait pas d’avoir un simple code et d’imiter le président de la République pour pouvoir engager les forces nucléaires, loin de là ! Les procédures françaises, à l’époque moderne, sont à ma connaissance parmi les plus sûres du monde, peut-être même les plus sûres.

   

Le nouveau Premier ministre va lui aussi recevoir des « codes nucléaires ». Pourquoi ?

B. Tertrais : rien ou presque n’a été rendu public sur cet aspect des choses. Il est exact, comme certains titulaires de la charge l’ont fait savoir par la suite, que les Premiers ministres sont eux aussi « briefés » sur l’engagement des forces nucléaires. Il faut savoir qu’en cas d’empêchement du Président de la République, il y a une procédure de dévolution très codifiée. Celle-ci prévoit que le Président peut être remplacé par une autorité politique, et même, si nécessaire, dit-on, par une autre personne qu’il nomme lui-même. Pour ce qui est des autorités politiques, Pierre Messmer avait évoqué le Premier ministre et le ministre de la défense, mais rien ne permet de dire que c’est la même chose aujourd’hui. En tout cas, c’est une procédure différente de la succession constitutionnelle. En revanche, en France, contrairement à ce qui est le cas aux Etats-Unis ou en Russie, cette responsabilité suprême ne peut être dévolue aux seuls militaires en aucune circonstance.


A quoi sert la fameuse mallette qui ne quitte jamais un aide camp du Président de la République ?


B. Tertrais : il n’y a aucune information officielle à ce sujet. Mais il s’agit évidemment de moyens permettant l’engagement des forces nucléaires à tout moment. Cette mallette existe dans d’autres pays nucléaires : le « football » aux Etats-Unis, la « cheget » en Russie… Quant à savoir ce qu’il y a dedans…


Le contenu n’est pas le même pour tous les pays. Mais son contrôle peut être un enjeu symbolique très fort. Si vous regardez attentivement les images de l’inauguration de Barack Obama, vous constaterez que l’officier qui porte la mallette change de place dès la prestation de serment : il se met aux côtés du nouveau président, qui a d’ailleurs été briefé avant même la passation de pouvoirs, à Blair House, en face de la Maison-Blanche… Et il y a là aussi quelques anecdotes. En 1999, Bill Clinton avait laissé son aide de camp derrière lui, obligeant ce dernier à courir à pied pour rejoindre la Maison-Blanche au plus vite… En 1991, la première chose que les putschistes soviétiques avaient fait, cela avait été d’exiger que Gorbatchev leur remette sa « cheget ». Elle a d’ailleurs été remise à Vladimir Poutine le 7 mai dernier, lors de sa prise de fonctions. Mais en Russie, il y en a plusieurs, c’est un système dans lequel les militaires sont plus impliqués qu’en France.


Par ailleurs, certaines sources affirment qu’il existe un PC mobile permettant, lors de déplacements, de disposer de transmissions sûres vers les forces nucléaires. Ce serait logique. Mais là encore rien n’est officiel sur le sujet.   

 

Propos recueillis par Vincent Jauvert

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Published by Rdpl, mieux vivre-ensemble - dans Monde
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