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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 18:07

6858551-drague-chantages-arnaques-a-la-nigeriane-sur-le-web.jpgExtorsion de fonds, duperies sentimentales, menaces à la webcam... internet est devenu un terrain de chasse idéal. Depuis les cybercafés de Côte d'Ivoire, les "brouteurs" traquent leurs proies. Enquête.

Jean était le "mugu" parfait. "Mugu", ça veut dire "pigeon" en argot ivoirien. Il habitait à Clermont-Ferrand, il a été arnaqué par un "brouteur" de Côte d'Ivoire par écrans interposés. Le business de l'escroquerie s'est mondialisé. A Abidjan, on s'est spécialisé dans la chasse aux "mugus" francophones. Dans les cybercafés, ça chatte nuit et jour. C'est ainsi que Jean, 45 ans, divorcé, père de trois enfants, a "rencontré" Manuela, une jolie brunette qui, sur sa page Facebook, disait habiter en région parisienne. La suite ? Manuela lui raconte qu'elle doit partir en Côte d'Ivoire voir sa mère malade, qu'il lui faut payer l'hôpital. Jean paie. Une fois, deux fois. Manuela lui promet qu'ils vont se voir. Elle lui donne rendez-vous à l'aéroport de Roissy le 1er décembre. Ce jour-là, Jean prend le train pour aller chercher sa dulcinée. A l'arrivée, il n'y a évidemment personne. Manuela n'a jamais existé, Manuela était un "brouteur". "Mon frère s'est tiré une balle le 6 décembre. Il a laissé une lettre expliquant qu'il se sentait trop humilié d'avoir été abusé de la sorte", témoigne sa soeur Isabelle.

L'an dernier encore, à Brest, c'est le jeune Gauthier, 18 ans, que ses parents ont retrouvé pendu dans sa chambre. L'adolescent avait été victime d'un chantage à la webcam, une autre spécialité des brouteurs. Devant son écran, il avait écouté les conseils tentateurs d'une blonde se dénudant devant lui - il s'agit en général de vidéos récupérées sur des sites pornographiques -, l'encourageant à faire de même. Il l'a fait. Les maîtres chanteurs l'ont ensuite menacé de diffuser sa vidéo s'il ne payait pas. Paniqué, Gauthier s'est tué. "Les adresses IP remontaient vers la Côte d'Ivoire", précise le commandant Bernard Salaün, de la brigade criminelle de Brest.

"Ils m'ont menacé de diffuser la vidéo si je ne leur versais pas 500 euros"

"Des escroqueries via le Net, on en a de plus en plus. Plusieurs par semaine." C'est la partie immergée de l'iceberg, car beaucoup de victimes ne portent pas plainte, surtout dans les affaires de chantage à la webcam. "Moi aussi, j'ai fait cette connerie. Ils m'ont menacé de diffuser la vidéo si je ne leur versais pas 500 euros. Je n'en dors plus, confesse Fabien, 19 ans. Mais je n'ose même pas en parler à mes parents. Alors, à la police..."

Scam 419. C'est ainsi qu'au Nigeria on appelle la cyber-escroquerie, en référence à l'article du Code pénal qui les punit. C'est de ce pays (1), en effet, que sont partis ces premiers mails fantaisistes de veuves ou d'hommes d'affaires cancéreux faisant miroiter des millions à leurs correspondants. Mais si les brouteurs débutants continuent à se faire la main avec ce type de courriels, les escroqueries sont devenues bien plus élaborées, allant de la cyber-romance avec usurpation d'identité (le brouteur récupère des photos voire des vidéos de personnes réelles sur le Net pour donner plus de crédibilité à son personnage) aux fausses loteries, en passant par les escroqueries commerciales en tout genre, avec faux fournisseurs et faux contrats.

"L'arnaque wash-wash"

Très populaire également l'arnaque "wash-wash", ou la mallette des billets noircis. La police judiciaire parisienne a ainsi traité le cas d'un entrepreneur en maçonnerie, contacté sur internet pour réaliser un chantier en Afrique. Après un rendez-vous dans un grand hôtel chic, on lui montre une mallette avec 900.000 euros en billets noircis, prétendument mis de côté après un coup d'Etat. Problème : pour les blanchir, il lui faut acheter un produit chimique à... 200.000 euros. L'entrepreneur a alerté la brigade de répression de la délinquance astucieuse (BRDA), laquelle a appréhendé les arnaqueurs qui opéraient avec des complices en France.

Les "419" nigérians (autre petit nom pour "brouteurs"), inventeurs de la combine "wash-wash" sont allés beaucoup plus loin dans la complexité, imaginant des montages financiers à la Madoff, et harponnant de très gros "mugus". Comme le beau-père de Chelsea Clinton, la fille de l'ancien président américain, un ex- député, qui a siphonné son carnet d'adresses afin de lever des fonds pour de pseudo-investissements mirobolants en Afrique. Le business a tant prospéré que le Nigeria a mis le paquet pour pour chasser les "419". "Les réseaux nigérians ont débarqué il y a dix ans en Côte d'Ivoire. Ensuite, les brouteurs locaux ont pris le relais", raconte Stéphane Konan, chef de la Plateforme de Lutte contre la Cybercriminalité (PLCC), à Abidjan.

"C'est devenu un vrai fléau. A cause de ces arnaques, toutes les adresses IP ivoiriennes sont bloquées. Pour les entreprises, c'est un casse-tête : ici, on ne peut même pas acheter en ligne des billets d'avion." Sentant le vent du boulet, les brouteurs ivoiriens ont essaimé. Au Ghana, au Bénin, au Maroc. "C'est la rencontre entre deux misères. La misère affective en Occident. Et la misère économique en Afrique. Certaines de nos victimes ont été ruinées, elles étaient complètement sous emprise. Des escroqueries de plus de 300.000 euros, on en a eu plein... Pourtant, quand il s'agit de porter plainte, personne ne les prend au sérieux", tempête Camilla Pariso, bénévole pour Aven, une association d'aide aux victimes (contact@avenfrance.org). 

Complices en France

Quand Annie, 45 ans, est allée à la gendarmerie, on a refusé sa plainte. Elle avait effectué des virements de son plein gré, non ? Même si Annie sait bien qu'elle y a laissé ses économies – 9.400 euros au total -, elle reste nostalgique de la relation qu'elle avait avec "Manuel". "Je l'ai vu sur Skype, donc j'ai toujours du mal à imaginer qu'il n'existe pas, même si la vidéo a dû être volée. On restait des heures sur MSN le soir. Et puis il y avait ces vingtaines de SMS par jour. Son attention, son écoute..." Quand Manuel a eu ses "malheurs", un prétendu accident lors d'un voyage d'affaires en Côte d'Ivoire, elle n'a pas hésité. D'autant que les chèques envoyés sur son compte pour qu'elle puisse, en échange, lui faire un transfert à la Western Union, semblaient bien réels. Ils avaient d'ailleurs été encaissés avant d'être in fine rejetés. "Il y a des complices en France, avec tout un réseau de vol de chèques du Trésor public. Ils sont ensuite blanchis et les noms des bénéficiaires sont changés", explique Camilla Pariso.

Un peu poussé par ses amis, Yann, directeur commercial d'une société textile, veuf depuis la mort de son compagnon survenue il y a trois ans, s'était inscrit sur un site de rencontre gay. "J'ai vite sympathisé avec Osmane de Casablanca, homosexuel, militant, cultivé." Pendant plusieurs mois, les deux hommes se parlent au téléphone, s'échangent des mails. Yann fait visiter son appartement à Osmane via Skype, lequel lui montre son appartement de Casablanca. "Je ne comprends pas comment j'ai pu mettre le doigt dans cet engrenage."

L'engrenage est toujours le même : Osmane veut venir en France, il a besoin de liquidités pour faire son visa, il veut faire un virement à Yann pour que ce dernier lui envoie un mandat cash par le biais de la Western Union. "J'ai eu un virement sur mon compte, un chèque aussi, encaissé. Bêtement, j'ai fait les mandats. Au bout de quelques semaines, la banque a bloqué tous mes comptes, car elle me soupçonnait de blanchiment et de malversations diverses, vu que le chèque était 'usurpé'." Yann se retrouve harcelé au téléphone par un soi-disant oncle d'Osmane. "Il menaçait de révéler mon homosexualité à mon patron. Pas de bol pour eux, je ne l'ai jamais cachée." Encore maintenant, Yann se demande quels sentiments pouvaient bien animer "Osmane"."Je ne sais même pas qui il était vraiment, et pourtant nos échanges me manquent. Car ça, oui, c'était bien réel."

(1) A lire : "Je ne viens p@s à vous par hasard", par Adaobi Tricia Nwaubani, Presses de la Cité 2011.

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Published by Rdpl, mieux vivre-ensemble - dans Afrique
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