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29 juin 2013 6 29 /06 /juin /2013 15:27

34241_1526677686264_2220873_n.jpgUn texte daté, qui date sans doute, mais qui a gardé aussi force et humour, non ?

Denis Müller, le Nouveau Quotidien, 1996
L'éthique de A à Z

La demande d'éthique passe souvent par un besoin de clarification du vocabulaire, mais également par un désir ambigu de trouver des réponses toutes faites. L'exercice de style proposé ci-dessous n'a pas pour but de fournir au lecteur un lexique commode et définitif, mais de le sensibiliser aux différents chemins et carrefours de l'éthique.

Avortement
Art de commencer ! Si l'avortement est une question récurrente et controversée dans l'éthique de ces trente dernières années, c'est parce qu'il interroge notre pouvoir sur les commencements de la vie. Personne n'arrive à maîtriser parfaitement ses émotions et
ses arguments lorsqu'il doit se situer face à l'avortement. 
Beaucoup le voudraient et prétendent y parvenir : n'est-ce pas le signe d'une volonté de maîtrise sans rapport avec les pouvoirs réels de l'éthique ?

Bien
Le théologien allemand Dietrich Bonhoeffer affirmait en 1939-1940 : 
«Le but de toute réflexion éthique semble être la connaissance du bien et du mal. La première tâche de l'éthique chrétienne consiste à abolir cette connaissance» (Ethique, p. 1). Dérangeant, surtout pour le moraliste qui sommeille en nous.

Commissions d'éthique

Outil mis en place par les pouvoirs publics ou les professionnels de la santé pour affronter la valse des éthiques. Risque majeur : transformer l'éthique en alibi. Chance à mieux exploiter : reconnaître que l'éthique n'est pas le droit et que le discours éthique se conjugue au pluriel.

Devoir

Après Nietzsche et son crépuscule des idoles, Lipovetski annonce le crépuscule du devoir. Reste que devant chaque question éthique où il y va de notre dignité et de notre vie, nous sentons se lever l'aurore d’une responsabilité, manière de dire la force irrépressible de l'exigence éthique.

Ethique
Mot d'origine grecque pour désigner la science du comportement moral et parfois même ce comportement moral comme tel. Si je dis que je suis éthicien, il n'est pas sûr que tout le monde comprenne ce que j'entends; mais j'attire le respect; si je me présente comme
moraliste, le rejet est immédiat. L'éthicien est donc un moraliste assez prudent pour ne pas faire la morale, mais assez fûté pour reconnaître qu'il s'occupe de morale !

Le fait que les termes associés à morale (les moeurs, la moralité) ne soient que la transcription latine de leurs équivalents en grec est une banalité utile à rappeler. Peut-être que l'éthique garde en elle la révolte et l'humour des gens attirés par le grec, à la différence du sérieux de l'ordre romain. De là à conclure que les éthiciens protestants n'ont rien en commun avec les théologiens moralistes catholiques, il y a un pas, que je ne franchis point. La philosophie morale, elle, fleurit à nouveau !

Femme
Sujet omniprésent en éthique, quoique les éthiciennes demeurent encore largement sous-représentées dans nos contrées. Aux Etats-Unis, l'éthique féministe est en plein essor, permettant aux femmes de se prononcer en première personne. Peut-être les hommes seront-ils amenés de la sorte à s'impliquer avec plus d'authenticité lorsqu'ils prennent la parole en éthique ?

Génie génétique
Le dernier sujet dont on causait, juste avant l'or des nazis. Reviendra à la surface, au moment des votations populaires. On est pour ou est on contre. Les gens intelligents sont forcément pour, du moins en Suisse romande. De l'autre côté de la Sarine, c'est
globalement le contraire. D’où l’agitation nationale. Le vrai problème : comment empêcher la boulimie des industriels et des chercheurs d’échapper à tout contrôle ? Ce serait une illusion politicienne de croire que le droit et la législation doivent tout
résoudre ici. L’éthique, en tout cas, se réserve un droit de regard critique. Même et peut-être surtout après les votations.

Homosexualité
Longtemps, on a fait peser sur l'homosexualité un jugement moral. Aujourd'hui, la plupart des analyses éthiques à ce sujet essaient de distinguer ce qui relève de la réflexion éthique sur l'homosexualité d'une éthique homosexuelle elle-même. Car les personnes homosexuelles sont elles aussi confrontées à des questions éthiques : que veut dire la fidélité à l'autre ? Comment surmonter les formes compulsives de sexualité ? Rien n’oblige cependant, pour surmonter la discrimination envers les personnes
homosexuelles, à faire du couple homosexuel une copie conforme du mariage hétérosexuel, lequel demeure jusqu’à nouvel avis la clef de l’organisation sociale et de la symbolique familiale.

Incomplet
L'éthique vit d'incomplétude, mais la plupart des gens voudraient l’inverse. C'est pourquoi il est recommandé au lecteur de faire un usage rusé de cet abédécédaire : l'éthique de A à Z ne saurait devenir le vademecum d'un moralisme sans failles !

Institution
L'éthique n'est pas seulement l'affaire des individus. Elle concerne la société dans son ensemble, comme l'atteste le développement de l'éthique sociale en Suisse. Des instituts spécialisés sont au service de la réflexion publique en la matière. L'Institut d'éthique
sociale de la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse fête cette année ses 25 ans d'existence. Du côté catholique, la Commission nationale Justice et Paix apporte également une contribution précieuse.

Jugement
La morale juge les autres, en oubliant qui juge. La chance de l'éthique, c'est de pouvoir s'appliquer d'abord à soi-même les règles d'un jugement équitable.

Kierkegaard
A force de méditer sur ses noces manquées avec Régine Olsen, le philosophe danois a préféré au sérieux du mariage, figure-clef de l'éthique bourgeoise, et à toutes ses conséquences (élever des enfants, gagner sa vie), le tragique religieux d'Abraham prêt à
sacrifier son fils : suspension de l'éthique ! Aujourd'hui, bien des éthiciens s'amusent à flirter avec l'esthétique, plus indolore mais plus tonique. Question : et si nous passions tous par ces trois stades : le désir, la Loi, l'exception ?

Liberté
Parce qu'elle est difficile, la liberté n'est jamais une donnée. Elle devient un don, quand les humains lui reconnaissent le pouvoir de les grandir.

Loi
En éthique, ne se confond pas avec la loi des juristes et du droit. Toute loi positive renvoie pourtant à des éléments de droit suprapositif. Juristes et éthiciens peuvent-ils se passer d’une philosophie du droit pour s’entendre ?

Mort
Elle nous entoure. Elle nous attend. Tous. Elle n’est pourtant ni un passage, ni un nouveau soleil. Elle nous défie, et gare aux esprits crédules qui se laisseront conduire par certains gourous à la banaliser ou à l’idéaliser ! L’éthique comme la médecine perd
de sa crédibilité lorsqu’elle flirte avec l’illusoire maîtrise de la mort.

Naturel
Que répondre à ceux qui voudraient imposer à l’éthique un fondement naturel (les écologistes radicaux, les sociobiologistes, certains scientifiques, une certaine morale catholique, les fondamentalismes protestants) ? Et que dire à tous les autres, qui
récusent tout ancrage de l’éthique dans une sorte de nature ?
La sagesse pratique serait peut-être de reconnaître en l’être humain cette dose élémentaire de naturel par laquelle il ne s’avère ni un ange, ni une bête (Pascal). Et que le naturel peut donc pencher dans le sens de la vie, ou au contraire dans celui de la mort.

Offensés

Derrière toute question éthique se tient le cri d'un offensé. Car la justice n'est jamais autre chose que la réponse rationnelle au sentiment d'injustice qui fait de nous des sujets éthiques. D'où l'impossibilité d'une seule éthique, puisque nous sommes toujours aussi les bourreaux d’autrui. Dostoïevski nous dévoile cette vérité, quand il oppose le destin des humiliés et des offensés à la logique des grands inquisiteurs.

Peur
Et non le péché, trop théologique pour les âmes effarouchées de la postmodernité; et non le pardon, galvaudé par nous autres chrétiens, oublieux du sérieux éthique des juifs. Mais la peur, source de toutes les morales écrasantes, des retours de manivelles
totalitaires, des intégrismes inhumains, des fondamentalismes sans corps ni désir.

Qualité de vie
Cette notion a relayé, en éthique médicale, l’opposition absolue de la vie et de la mort. Mais il faudra prendre garde désormais de ne pas mesurer la qualité de vie au coût économique et à la quantité des lits disponibles. Car le système excelle à quantifier la qualité.

Responsable
Mais pas coupable. La réponse de Georgina Dufoix, interrogée à propos de son rôle de ministre dans l’affaire du sang contaminé, était maladroite. Mais qu’est-ce qui nous oblige à identifier la responsabilité morale avec la culpabilité pénale, et nous empêche
de reconnaître, au coeur de notre responsabilité, la possibilité que nous soyons moralement coupables ?

Scrabble
Pouquoi pas : sollicitude, souci de soi, souci de l’autre, solidarité, suicide ? Je préfère scrabble : détente de l’éthicien, jeu possible à l’infini. A vos lettres !

Tout est éthique
A voir ! La beauté, le religieux, l’affectif, le politique même ne se laissent pas réduire à l’éthique. Il demeure que ces réalités doivent passer par l’épreuve du jugement éthique, à un moment ou à un autre.

Universaux
Le relativisme ambiant, longtemps conforté par les sciences sociales, n’osait même plus poser le problème de l’universel dans le particulier. Heureusement, l’anthropologie culturelle et l’histoire des moeurs y reviennent. Les droits de l’être humain sont-ils pensables autrement, à moins de les rabaisser à un simple gadget occidental ?

Valeurs
Tout le monde semble penser que l’éthique se résume aux valeurs essentielles communes à une société. C’est loin d’être bête. Mais dressez en famille ou sur votre lieu de travail la liste de ces valeurs, et vous voici en train de faire de l’éthique, au sens d’une discipline réflexive et critique.
La famille ou le travail ne sont pas à mes yeux des valeurs, mais des lieux décisifs où se vérifient à quelles valeurs nous tenons le plus : la liberté, ou la justice ? L’égalité absolue, ou l’équité ? L’utilité marchande, ou la simple beauté de vivre ? Toute société démocratique vit de sa capacité à réguler de telles valeurs de base.

Vie
Valeur-refuge de l’éthique nouvelle ? Certains le croient, qui mélangent allègrement alors l’humain, l’animal et le cosmique. Mais si la vie, dans sa finitude et sa mortalité constitutives, se mesurait d’abord à une qualité de relation et à une vérité de rencontre ?

Violence
Contre les non-violents puritains, qui ne reconnaîtront jamais à l’Etat «le monopole de la violence physique légitime» (Max Weber), et contre le cynisme des violents, il faut oser choisir la vertu de douceur, antidote à nos propres violences intérieures, et capable peut-être de huiler les rouages technocratiques de nos institutions.

Wittgenstein
«Tout ce à quoi je tendais - et, je crois, ce à quoi tendent tous les hommes qui ont une fois essayé d’écrire ou de parler sur l’éthique ou la religion - c’était d’affronter les bornes du langage. C’est parfaitement, absolument, sans espoir de donner ainsi du front
contre les murs de notre cage. Dans la mesure où l’éthique naît du désir de dire quelque chose de la signification ultime de la vie, du bien absolu, de ce qui a une valeur absolue, l’éthique ne peut pas être science. Ce qu’elle dit n’ajoute rien à notre savoir, en aucun
sens. Mais elle nous documente sur une tendance qui existe dans l’esprit de l’homme, tendance que je ne puis que respecter profondément, quant à moi, et que je ne saurais sur ma vie tourner en dérision».
Ludwig Wittgenstein, «Conférence sur l’éthique» (1930)

Xénotransplantation
Transplantation sur l’être humain d’organes prélevés sur des animaux. Le jour où une telle technique serait au point pour tous les organes, cesserait-on d’en appeler à la générosité du don ?
Ou bien l’interface de l’homme et de l’animal, poussé à la démesure, ne serait-il qu’un leurre imaginaire destiné à nous voiler le caractère spécifiquement humain de la liberté morale ?

Yougoslavie
Preuve vivante, comme le Rwanda ou l’affaire Dutroux, que ni Dieu, ni l’éthique n’habitent naturellement l’histoire des hommes. «Après Auschwitz, disait Adorno, on ne peut plus écrire de poème». Mais le courage de vivre après cela, telle sera l’éthique capable de nous entraîner.

Zigue
«Et avec ça, pourtant, un bon zigue» (Maupassant). Un bon zigue, comme un drôle de zigue d'ailleurs, est toujours meilleur, au fond, que les mauvaises actions qu'on lui connaît. C'est la raison sans doute pour laquelle Jésus, dans les Evangiles, préfère les
mauvais zigues conscients de l'être (Luc 18, 9-14).$

article paru dans le Nouveau Quotidien, 15 novembre 1996

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Published by Rdpl, mieux vivre-ensemble - dans Société
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