Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 15:08

rene_maran.jpg« Je suis né en effet à Fort-de-France le 5 novembre 1887, que je sois né ici ou là n'a d'ailleurs, pour moi, qu'une importance relative. L'essentiel est de vivre et d'essayer de laisser une œuvre après soi. Le reste dirait Verlaine, n'est que littérature. » René Maran[1]

1Ces quelques mots pourraient suffire à résumer quelle fut la perspective intellectuelle de René Maran, si sa propre trajectoire individuelle ne l’avait pas contraint à réfléchir aux assignations identitaires auxquelles il était lui-même confronté.

2C’est à ce cheminement intellectuel que nous souhaiterions nous intéresser ici. Né tout autant de son expérience d’homme de couleur que de l’Histoire, ne nous éclaire-t-il pas en effet sur les enjeux théoriques du racisme et de l’antiracisme ? Les réactions suscitées par l’attribution du Goncourt au roman de Maran, Batouala. Véritable roman nègre[2], ne montrent-elles pas historiquement la relative indéfinition d’un antiracisme qui tend parfois à réitérer de manière paradoxale, à son corps défendant, le processus d’enfermement identitaire propre au racisme ?

3Originaire de Guyane, René Maran (1887-1960) commence par faire ses classes au Petit Lycée de Talence à Bordeaux[3] avant d’intégrer le Lycée Montaigne en 1902. Il publie son premier recueil de poèmes en 1909[4] et se destine à une carrière littéraire lorsqu’il doit brusquement renoncer à s'inscrire à la Faculté de Lettres pour subvenir dorénavant aux besoins de sa famille[5]. En 1910, il part donc pour l'Afrique, à Bangui dans le Moyen-Congo, désormais aux ordres de l’administration coloniale française. C’est là qu’il commence dès 1912 son Batouala, un roman dans lequel il souhaite restituer l’intériorité des indigènes du point de vue d’un chef de village. Dans sa préface, Maran, fort de son expérience dans les colonies, attaque violemment les fondements de la colonisation et l’ensemble des administrateurs coloniaux[6].

4On se souvient que le roman obtient le prix Goncourt, récompense qui jette plus qu’une « pierre dans la mare aux grenouilles littéraires »[7]. Dans ce contexte international d’après-guerre, la crainte de voir se diffuser au sein de l'opinion française un tel récit de la vie coloniale, n’est pas aussi vive que celle de le voir servir de propagande contre l’administration coloniale et l'occupation française de la Rhénanie par les Troupes noires[8]. C’est ce contexte qui autorise en bonne part, les attaques les plus violentes contre l'auteur de Batouala tandis que l’inquiétude envahit la presse littéraire de voir le roman servir outre-Rhin de propagande antifrançaise[9].

5Véronique Porra montre à la lecture de cette presse, qu’il existe trois phases de réception du roman et comment l'attribution du Goncourt opère un changement d'attitude à l'égard de l'œuvre et de son auteur. Elle observe en effet qu’entre la deuxième et la troisième phase, les critiques se déplacent d’une dévalorisation du terme « nègre », redevenu synonyme de « primitif » et qualifiant le style même de l'œuvre, à une condamnation morale où la dimension « ethnique » de Maran est mise de côté au profit d'une dénonciation de son atteinte aux intérêts de la France[10].

6Avec Lourdes Rubiales, nous nous accordons cependant à dire que la césure entre la deuxième et la troisième phase n’est pas si nette[11]. L’ouvrage de René Trautmann[12] auquel nous nous intéresserons ici en détail en est, nous semble-t-il, une bonne illustration. Pour discréditer Maran et son roman, Trautmann met en effet l’accent sur sa soi-disant identité nègre l’excluant ainsi d’office de la nation française. C’est parce qu’il est d’origine nègre que Maran n’est pas un vrai Français. Face à ces accusations, des amis de Maran prennent alors la plume pour le défendre, dont Léon Bocquet qui connait Maran de longue date[13]. Dans sa préface au Petit Roi de Chimérie[14], il réhabilite Maran en prouvant qu’il s’est assimilé à la culture française tout en étant africain de nature.

7Dans cette polémique, Maran n’échappe ainsi pas à diverses formes d’assignations identitaires qu’elles soient exclusionnaires ou inclusionnaires. Entre attaques et défenses, il ne choisit cependant ni de rejeter ses origines, ni de s’approprier le stigmate essentialisé qu’on lui renvoie souvent. Il ne reprend à son compte ni la position des uns ni celle des autres. Il tient le cap d’une autonomie de pensée au fondement d’une compréhension critique du racisme telle qu’elle se donne à voir dans ses ouvrages sur le(s) « nègre(s) ».

  • 1 Fonds privé Michel, Lettre à Albert Maurice, 1948. 
  • 2 Maran : 1921.
  • 3 Le Petit Lycée de Talence est à ce moment-là et jusqu’en 1958, l’annexe du Lycée Montaigne qui accu (...)
  • 4 Maran : 1909.
  • 5 Bocquet : 1924, p. 14.
  • 6 Maran : 1921, p. 14.
  • 7 Nous reprenons l’expression à Maran, cf. Bocquet : 1924, p. 41.
  • 8 Après la signature des traités de paix, les autorités françaises décident l’envoi des troupes colon (...)
  • 9 VoirRubiales : 2005 et Porra : 1994.
  • 10 Dans la première phase qui précède le Goncourt, le texte est non seulement bien accueilli par la cr (...)
  • 11 Rubiales : 2005.
  • 12 Trautmann : 1922. René Trautmann (1875-1956) est diplômé de l’école de Médecine coloniale de Bordea (...)
  • 13 Léon Bocquet (1876-1954), poète et romancier, fonde en 1900 les éditions du Beffroi, consacrées à l (...)
  • 14 Bocquet : 1924.

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Rdpl, mieux vivre-ensemble
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : RDPL, Mieux Vivre-Ensemble
  • RDPL, Mieux Vivre-Ensemble
  • : Rassemblement Démocratique pour la Paix et les Libertés au Tchad. La passion de bâtir, le rêve de construire un Tchad nouveau!
  • Contact

Young-black« Nous voulons être délivrés. Celui qui donne un coup de pioche veut connaitre un sens à son coup de pioche. Et le coup de pioche du bagnard, qui humilie le bagnard, n’est point le même que le coup de pioche du prospecteur, qui grandit le prospecteur. Le bagne ne réside point là où les coups de pioche sont donnés… » ANTOINE de Saint-Exupéry, in TERRE DES HOMMES.

 

284215_1905906284433_1145065966_31634001_2909666_n.jpg



Rechercher