Cette déclaration n’est pas une surprise en soi pour les initiés de la politique de la prostitution suivie depuis longtemps par Mr Deby, qui pousse alternativement deux principales cartes maîtresses selon le cas, à savoir l’établissement des relations avec l’Etat d’Israël et l’adhésion du Tchad à la ligue arabe. Pour des raisons diamétralement opposées les tchadiens n’ont adhéré à aucune des ces deux options : Israël pour l’opinion nordiste et la ligue arabe pour celle des sudistes ; pour le maintien de cet équilibre, à la limite psychologique, Mr Deby n’a pas osé franchir le Rubicon et ce, malgré une présence osée du lobby juif à Ndjamena et des bonnes relations avec les pays arabes.


Avant de revenir sur les motivations profondes qui ont amené Mr Amor Moussa à faire cette déclaration surtout à ce moment précis, essayons de voir quelles sont les conditions nécessaires dont parle Mr Amor Moussa, à savoir la présence de l’élément arabe et l’expansion de la culture arabo-musulmane.


Le Tchad est-il un pays arabe ? Qu’est-ce qu’un arabe? Comment l’identifier ? Par l’élément anthropologique ou par l’élément culturel et de civilisation ? La présence des arabes nomades est signalée par les historiens avant la pénétration de l’Islam par le Lac Tchad, c.-à-d. autour de 9è – 10è siècles. Depuis lors les arabes ont naturellement subi beaucoup d’interpénétration avec d’autres couches endogènes, mais malgré ce brassage à grande échelle on peut sans risque de se tromper que l’élément arabe anthropologiquement parlant continue à résister. Suivez la zone de transhumance Arada- Wadi Jedid-Jedda, les bergers que vous rencontrez n’ont aucune différence avec leurs cousins lointains du Golfe soit par le parler ou par le coté physiologique. Inversement ils ont très peu contribué sinon nullement à l’épanouissement de la culture et de la civilisation arabes jusqu’à la conquête du royaume du Ouaddaï par les conquérants venus du Soudan voisin au 14è siècle. Cette conquête était menée, comme on le savait par des soudanais largement métissés mais se disant arabes et qui ne parlent et n’écrivent que cette langue. Cette conquête a largement contribué à l’éclosion de la culture et de l’enseignement de l’arabe dans le royaume du Ouaddaï par la création des instituts ou des collèges. Cependant, malgré l’étendue géographique du royaume, l’enseignement de la langue arabe (à ne pas confondre avec les madrasas coraniques) était circonscrit dans le périmètre d’Abéché. Par ce fait, il s’est ajouté aux arabes anthropologiques des arabes culturels !


En réponse à notre interrogation qui est arabe au Tchad, nous pensons que, compte tenu de l’élément original et les apports qui s’en ont suivis, est arabe celui qui se sent dans son âme et conscience arabe.


En nombre absolu, la communauté arabe est la communauté la plus importante du Tchad. Malheureusement n’ayant pas eu connaissance des éléments démographique du dernier recensement, au risque de nous tromper, on peut avancer qu’elle ne peut dépasser les 12% de la population tchadienne, repartis dans 5 régions. Malgré ce poids démographique assez appréciables les arabes n’ont presque joué aucun rôle pour l’expansion et l’épanouissement de la langue arabe moins encore de l’Islam. Ils sont restés en majeure partie des grands nomades soucieux du développement de leur cheptel que l’arabisation ou l’islamisation du Tchad. De même les élites arabes qui ont joué un grand rôle avant, pendant et après l’indépendance n’ont jamais eu ce penchant. Ils sont restés foncièrement laïcs dans l’exercice de la chose politique ou administrative.

 

On se rappelle que le seul homme politique qui a voulu arabiser l’administration c’était feu Koulamallah qui est d’ailleurs un métis djellaba d’origine soudanaise. Il fut renversé en 11 jours, surtout par les nordistes.

 

Concernant le second critère, posons-nous la question : le Tchad est-il un pays de culture et de civilisation arabo-islamique à l’instar du Soudan pour l’intégrer à l’Union Arabe ?

 

Certes, l’enseignement de la langue arabe était rendu plus ou moins obligatoire depuis 1960 par le fameux décret N°117 et le Tchad a intégré l’OCI en 1974 à LAHORE , mais cela n’a donné ni à l’enseignement de la langue ni à la religion musulmane un punch.

 

L’Islam s’est cantonné essentiellement au nord politique, quant à l’enseignement arabe, il n’a trouvé ses inspirations qu’à Abéché et dans une moindre mesure à Fort-Lamy- la grande mosquée qui deviendra plus tard le complexe Roi Fayçal et le centre musulman de Harazai. Il a fallu attendre les événements de 1979 pour que la langue arabe trouve – ne serait-ce que théoriquement- sa place dans l’espace géopolitique tchadien, et ce, à l’instigation des nombreux arabophones qui sont rentrés au bercail dans les soutes des tendances politico-militaires issues du Front de libération nationale du Tchad (Frolinat).

 

Malgré l’agitation effrénée des arabophones et malgré des efforts louables des institutions arabes, la langue arabe reste toujours un épouvantail politique aux mains des politiciens. L’enseignement de l’arabe manque cruellement les moyens de ses ambitions : moyens didactiques, humains, matériels et financiers, c’est le parent pauvre de l’éducation nationale. Il est entre les mains de mollahs qui l’utilisent à des fins orientées. L’enseignement de l’arabe n’a jamais été perçu par les intellectuels y compris les nordistes comme une langue nationale, une langue de culture ou de l’enseignement laïc; non c’est la langue du Coran donc c’est la langue des musulmans. Pour tous ces a priori et préjugés, l’enseignement de l’arabe n’a pas pu trouver un élan pédagogique et intellectuel au niveau national.

 

Au nord il y a un instituteur de l’enseignement arabe pour un cycle ; au sud un pour une sous-préfecture, sinon rien du tout. Alors par résignations ces enseignants qui sont généralement des bilingues se muent en enseignant francophone, au diable l’enseignement arabe ! Dans ces conditions nous sommes très loin d’un Etat bilingue, même pas une ébauche pédagogique clairement définie.

 

Toutefois, la langue arabe en tant que instrument d’échanges commerciaux et surtout comme langue vernaculaire, a conquis un grand espace géographique. En effet, aujourd’hui, l’arabe tchadien est parlé par au moins 65% de la population tchadienne, même si elle a subi à son tour des influences locales à l’instar de l’arabe du Chari Baguirmi ou l’arabe de Bongor.

 

Quant à l’Islam du Tchad, de rite malékite et de tradition souffiste, il est resté très consensuel , statique et respectueux de l’ordre établi quel que soit son détenteur, ce qui fait que le Tchad n’ a jamais connu des conflits à caractère confessionnel à nos jours. D’ailleurs l’islam militant a fait son apparition avec le MPS. Certes à l’instar de tous les pays musulmans, le Tchad n’a pas été insensible à la révolution islamique qui secoue le monde depuis 1979. Aussi il est intéressant de faire remarquer que les tenants de cet islam militant, tout comme les activistes arabophones sont pour la plupart des ressortissant du Kanem ou du Ouaddaï qui ne se sentent nullement arabes dans le sens circonscrit du terme mais « musulmans aajamy » c à-d non arabes .Quant aux arabes, seule la génération des événements de 79 mue par les théories fumeuses du Livre Vert et les vétérans des guerres irakiennes ont commencé à prendre conscience de leur identité et cherchent , en conséquence à intégrer la grande «Omma ; c’est un phénomène marginal et récent.

 

Pour tout ce qui précède, le Tchad n’est ni un pays arabe ni un pays d’obédience arabo muslimane ; ces conditions n’étant pas réunies le Tchad ne doit pas adhérer à la Ligue Arabe. Alors pourquoi on brandit à ces moments précis cette arme redoutable pour la cohésion et la concorde nationale ?

 

Beaucoup des observateurs font ces derniers temps des similitudes infondées avec la situation du Sud Soudan. Or l’analyse de notre compatriote Enoch Djondang parue ce dernier temps dans la presse on-line est éloquente à tous les points de vue. Alors quels sont les commanditaires et les réseaux souterrains qui poussent Deby à brandir ce sensible et redoutable épouvantail à savoir l’arabisation et l’islamisation du Pays ? Il ne faut pas se leurrer. Dès l’adhésion du Tchad à la Ligue Arabe il y aura des mesures d’accompagnement à savoir un encadrement éducatif et législatif pour reforger une arabo-musulmane. Or deux exemples doivent nous édifier : le Liban , un pays arabe non musulman et la Somalie , un pays musulman non arabe. Et dans quel état se trouvent-ils ces deux pays actuellement ? Sans commentaires.

 

L’enseignement de l’arabe et l’adhésion du Tchad à l’OCI ont été les faits d’un Président sudiste et de surcroît chrétien de bon aloi, Ngarta Tombalbaye. Il n’avait pas agi pour les bons yeux des musulmans ou des nordistes, moins encore pour contrer le Frolinat comme ronronnaient ses adversaires, loin s’en faut ! Compte tenu des réalités et de la configuration sociale de son Pays, le Président Tombalbaye a été grand et a vu loin, tout simplement il a eu du bon sens assorti d’une hauteur de vue et d’une grandeur d’esprit. Pour les mêmes raisons qui ont conduit l’ex- Président à prendre ces initiatives louables, DEBY doit s’interdire de faire adhérer le Tchad à la Ligue Arabe et éviter ainsi une aventure sans issue à son Pays !

 

Un rappel anecdotique de cette période de notre histoire : le Président Tombalbaye était la vedette de la Conférence de Lahore ; majestueusement habillé d’un grand boubou blanc, très courtisé par tout le monde, parce qu’il était le seul Président chrétien du Sommet il dominait la salle !

 

Naturellement cela a inquiété beaucoup du monde, en premier lieu d’abord les français et surtout le Vatican qui n’ont pas été consultés mais aussi ses frères du Sud qui ont cru sérieusement que le Président allait se convertir à l’Islam.. . . . . . . . Beaucoup doivent se rappeler de son discours après son retour du Sommet.

 

Ceci dit, Deby est connu pour sa cécité et son amateurisme politiques. Pour un gain anodin et dérisoire des pétrodollars arabes ou pour faire plaire à son parrain de Syrte, il est capable de prendre des grandes et graves décisions aux conséquences désastreuses pour le pays.

Mahamat Ahmat
N’djaména - Tchad