Adam, ancien champion de natation, est désormais maître nageur dans un hôtel de N'Djaména. Son fils l'assiste. Suite à la privatisation des lieux, il doit lui céder la place. Dans le ciel et sur les ondes, la guerre civile gronde. Alors quand Adam est sommé de participer à l'effort de guerre, il n'a que son fils à donner… Après 'Bye-Bye Africa', 'Abouna - Notre père' et 'Daratt, saison sèche', Mahamat-Saleh Haroun revient avec une histoire aussi simple qu'expressive. Ici, c'est la sphère de l'intime qui est scrutée. On y cherche les traces douloureuses de ces conflits continuels, celles d'une société de plus en plus violente. Rencontre avec un cinéaste qui prend le temps de raconter.

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Quel a été le point de départ de votre film ?

Mahamat Saleh L'environnement tchadien. Ce contexte de guerre permanente. Le 13 avril 2006, alors que nous tournions 'Darat', les rebelles sont entrés en ville. Ce jour-là, le comédien principal fêtait ses 18 ans. En février 2008, les rebelles sont à nouveau entrés en ville. Nous avons été pris prisonniers, bloqués dans le désert sans moyen de communication. J'ai vu pas mal de gens souffrir, notamment des Français qui étaient venus pour le film. Ils se retrouvaient du jour au lendemain sans possibilité de joindre leurs proches. Les télévisions n'étaient pas sur place : sans correspondants, elles rediffusaient des images sans préciser qu'il s'agissait d'archives. Ces deux situations m'ont poussé à raconter l'histoire d'un 'Homme qui crie', à transmettre cette sensation d'emprisonnement, comme si on ne percevait de la rue et du monde que des sons.

Dans ce film, il n'y a que la radio qui donne des nouvelles du front…

La guerre est présente sur les ondes et à travers les bruits des avions que l'on ne voit pas. Le problème est que ces personnages, notamment Adam, ne savent pas quel clan dit vrai, quel clan choisir. Les rebelles ou les forces gouvernementales ? En fait c'est un non-choix. Ces personnages ne veulent simplement pas de la guerre, et se demandent comment arrêter cette tragédie. Il y a dans cette guerre civile, un autre conflit, celui des ondes. Personne ne sait qui croire. Les uns et les autres disent qu'ils ont vaincu mais comme le front est loin… En tant que civil, on ne se déplace pas pour constater la réalité sur le terrain. On ne sait pas à quel saint nous vouer.

Est-ce le symbole d'un pays qui a cessé de croire ?

Mahamat Saleh Malheureusement non. Adam est un héros car il a cessé de croire et qu'il ne fait pas comme les autres. Son ami David est croyant. Sa femme aussi. Elle l'encourage à prier. Alors, en refusant de croire, même en prenant conscience qu'il n'y a rien à espérer du ciel, il s'aperçoit qu'il est seul et qu'il doit réparer lui-même la faute qu'il a commise. J'ai voulu filmer la solitude des hommes face à quelque chose qui les dépasse. Quelque chose qui les ramène dans une verticalité, qui les conduise à s'interroger sur l'existence de Dieu et sur la justesse de leurs actes.

Pourquoi filmer l'intime plutôt que la guerre ?

Montrer la guerre aurait coûté trop cher et je n'en avais pas envie de toute façon. Elle est représentée hors champ, tel un fantôme. Je voulais incarner cette situation politique. Raconter la guerre par l'intime. La tragédie de ses hommes pris au piège de cette guerre civile d'un côté, sociale de l'autre. Car au Tchad, comme ailleurs, on privatise, on restructure. Mes deux personnages, le père et le fils, se font la guerre pour un travail. Je voulais également souligner que dans notre monde, le travail semble être l'essence de la vie. On nous l'inculque tous les jours. Un homme ou une femme sans travail n'aurait pas d'identité ! Lire la suite de Cinéma miraculeux »

Est-ce ce que symbolise la piscine de l'hôtel ? Un statut social pour Adam ?

Mahamat SalehCette piscine est un lieu qui rassemble des gens très différents. C'est un havre de paix par rapport à son quartier. Sa réalité tient dans cette scène où il rentre en side-car chez lui. Cette piscine donne du sens à sa vie dans l'absurdité ambiante. Quand on lui enlève, il ne comprend plus rien. Et en lui demandant de s'occuper de la barrière de l'hôtel, on le ridiculise. Son costume trop petit le déclasse. Je ne suis pas certain que l'expression "L'habit ne fait pas le moine" soit vraie. On essaie d'en faire un autre homme alors qu'il est digne et intègre. Le jeu social le transforme en objet.

Est-il plus compliqué de travailler sur la mémoire immédiate ou d'expliquer le passé ?

Travailler sur des événements passés demande une reconstitution. En Afrique et au Tchad, les choses changent tellement vite que raconter le passé n'est pas facile et demande des moyens. Au lieu de questionner la mémoire, j'essaie de mettre les gens aux aguets. Quand on travaille sur le passé, on rappelle, interroge, on essaie de comprendre et d'expliquer. Ma démarche s'inscrit davantage dans une réflexion sur ce qui est comme conséquence de ce qui a été.

Un réalisateur se doit-il de transmettre ?

Mahamat Saleh Je veux faire des films pour poser des actes et me dire que quelqu'un d'autre prendra le relais pour que ce pays continue à exister et puisse envoyer des films par ici. Mon plus beau cadeau a été à la fin de 'Darat', quand le jeune comédien de dix-huit ans m'a demandé quelles études il fallait suivre pour devenir réalisateur. Ce fut une grande victoire. Je fais des choses comme un artisan transmet son savoir-faire à ses enfants. Dans l'espoir qu'il perpétue quelque chose. Réaliser pour pérenniser une mémoire, une culture, une forme de résistance, la vie. Cela me semble important. J'essaie de travailler sur les cassures qui révèlent des tragédies.

Votre film prend son temps et chaque plan raconte quelque chose de précis. Pouvez-vous nous en dire plus sur vos choix de mise en scène ?

Mahamat Saleh La mise en scène devrait refléter une écriture visuelle. Il faut faire confiance en l'intelligence du spectateur. J'aime l'idée que les gros plans arrivent à des moments bien précis dans la dramaturgie et ne viennent pas gratuitement, contrairement à certains films qui vous retiennent prisonniers. Se rapprocher pour toucher une forme d'abstraction. Se rapprocher des personnages pour entrer dans leur tête. Alors, ils deviennent des tableaux, des icônes. C'est un choix que je fais régulièrement dans mes films. C'est la position et la manière qui respectent le plus le spectateur. Je ne veux pas lui balancer une histoire comme un seau d'eau en pleine face sans qu'il est le temps de réfléchir ou la possibilité de prendre de la distance avec ce que je raconte.

La situation du Tchad a-t-elle évoluée depuis la fin du tournage ?

On est en plein dedans, même si nous n'avons pas connu d'attaques rebelles sur ce tournage, contrairement aux précédents. La semaine dernière, un affrontement a eu lieu, des gens sont morts. Mais il y a aussi de bonnes nouvelles : la seule salle de cinéma ouverte à N'Djaména, qui avait été détruite, est en pleine rénovation. Et ce film sélectionné en compétition, c'est une petite bougie que l'on essaie d'allumer dans le noir du Tchad.

Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr