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Barack OBAMA, entre identité et identification - Ph.LAVODRAMA


« Selon que vous serez riche ou pauvre, les jugements de cour vous feront blanc ou noir ! »

Il n'est pas inintéressant de se pencher sur l'identité d'Obama, identité du point de vue de l'anthropologie physique, et donc sur les perceptions ou représentations que l'on en a. Certains affirment qu'il est Noir. D'autres y objectent en assénant qu'il est métis. D'autres encore énoncent que la question n'a aucune espèce de valeur, et que ce qui importe, ce sont ses idées, celles qui inspirent son programme. Pour rentrer dans des considérations plus précises, les Mexicains, voisins directs des Américains, vous disent que si pour les Afro-américains Barach est l'un des leurs, pour eux, au sud du Rio Grande, il n'est qu'un moreno, histoire de s'identifier avec lui par cet artifice rhétorique, alors même que les émigrés mexicains, comme la majorité des ainsi-nommés « Latinos » au sein de la société américaine, lui sont relativement hostiles. Au demeurant, un blogeur y a consacré un article, sur le mode interrogatif sinon embarrassé : « Pourquoi Obama est-il Noir ? ». Sauf à adopter une posture faussement idéaliste ou ingénue sinon jésuitique, celle de la color blind (aveugle aux caractéristiques somatiques et chromatiques des individus et des groupes), la question n'est pas innocente, qui n'est pas l'un des moindres facteurs de la popularité de Barach Obama ou, à tout le moins, de la curiosité fiévreuse qu'il éveille de par le monde.
Lui personnellement y a déjà répondu, dans le même temps qu'il déclinait la complexité de sa généalogie : Il est Noir, avec cette restriction qu'il aimerait ne pas être réduit à cette seule dimension identitaire. L'énoncé peut paraître paradoxal, dans la mesure où si son père est un Noir du Kenya, sa mère, quant à elle, est une Blanche du Kansas, avec du sang amérindien, cherokee. Barach est, à proprement parler, un « sang mêlé ». On dirait « mulâtre » en Amérique du Sud et dans les Caraïbes, et « métis » en Afrique du Sud. On touche à ce niveau au coeur de la question. C'est que les représentations anthropologiques varient suivant les pays et les cultures, voire même les époques. Relativité des représentations qui s'objective dans les classifications et les concepts raciologiques en vigueur dans chaque société. Toute la nomenclature du mélange voire du croisement, au sens proprement zoologique du mot, des races (comme on disait à l'époque), en usage dans le monde occidental est de création portugaise et espagnole ; les peuples ibériques ayant été les premiers à se lancer à la « découverte » du monde, à l'orée des temps modernes, pour reprendre la chronologie européenne, et donc également dans la traite négrière. Ils ont également le triste privilège d'avoir été les premiers à formuler les prémices des théories racistes, notamment avec le thème idéologique du « sang pur », dirigé contre les morisques et les marranes après la reconquista des rois catholiques, qu'ils ont emporté avec eux dans le « nouveau monde ». Chaque puissance coloniale et esclavagiste ultérieure (Angleterre, France, Hollande, Danemark) y a ajouté des néologismes de son cru, en fonction des particularités de sa langue et des contingences de sa politique raciale. La subtilité des distinguos est d'une sophistication tragi-comique, corrélant avec la diversité des combinaisons possibles des taxons raciaux. Il s'est constitué une échelle graduée de pigmentation, recouvrant une échelle de discrimination, que l'historien Pierre Chanu appelle la « cascade du mépris », et Fanon « répartition raciale de la culpabilité ». Le Pen en a conjugué la variante française contemporaine, en déclarant aimer sa fille plus que sa cousine, sa cousine plus que sa voisine, etc.. C'est le préjugé de couleur, cette névrose obsessionnelle collective des Amériques, l'idéologie coloriste, selon la sociologue martiniquaise Juliette Smeralda, qui surdétermine les préventions, et explique en partie les réticences de la communauté « latino » à l'encontre de Barach Obama.. Si le concept du mélange des races est légèrement mélioratif, tout au moins relativement neutre pour le couple Européen-Indien, il est franchement péjoratif pour le couple Européen-Africain. On dit « métis » dans le premier cas et « mulâtre » (féminin « mulâtresse », figure néanmoins pittoresque chantée par l'écrivain brésilien Jorge Amado et l'écrivain paraguayen Miguel Angel Asturias) dans le second, comme ci-devant signalé. Avec cette précision que « mulâtre » est construit par analogie avec mulet, et cette connotation suggérant une espèce inféconde. Le Blanc étant à la Noire ce que le cheval, puisque toute autre combinaison étant impensable (l'accouplement Noir-Blanche étant considéré comme proprement monstrueux, la transgression absolue de l'Interdit absolu), est à l'ânesse, le produit n'en saurait être qu'un avorton dégénéré, incapable de procréer et de se reproduire. Cette conception imbécile est l'un des avatars du fantasme des êtres hybrides, à l'exemple des albinos, qui hantait tant l'imaginaire du XVIIIe siècle, le siècle des Lumières. On disait également que si Dieu avait créé le Blanc et le Noir, c'est le diable qui a créé le mulâtre. Aujourd'hui, dans la langue française, le terme métis tend à devenir une catégorie générique, plus ou moins positivement connotée, avec la vogue biaisée et ambiguë du multiculturalisme, le mythe « Black-Blanc-Beur ». Le vocabulaire devient plus exotique lorsque le mélange concerne des individus stigmatisés, appartenant aux races dites inférieures. Ainsi, la progéniture d'un Indien et d'un Noir est appelée « sambo ». Tel est le cas de Chavez au Venezuela. On peut signaler « marabout » « sacatras », etc. Quarteron, octavon, etc. sont peut-être mieux connus. Dans cette fantasmagorie raciale insondable, on estime que c'est au bout de la cinquième génération, que la succession des métissages blanchissants ou dénégrifiants est à même de produire le type blanc dans sa pureté européenne.
Dans l'Afrique du Sud de l'apartheid, on oscille entre l'odieux et l'absurde, les considérations économiques et commerciales, géopolitiques également, entrent en ligne de compte, toute honte bue, dans la détermination des catégories raciales. Ainsi, si les Chinois sont des « hommes de couleur » (dans le système juridique post-apartheid, ils sont assimilés aux Noirs, redevables des mesures d'affirmative action), les Japonais sont, quant à eux, classés « Blancs d'honneur » (sic).
Pour en revenir aux Etats-Unis, qui nous intéressent ici, la population blanche ayant toujours été majoritaire dans le pays, après le démocide des autochtones, contrairement à la situation prévalant en Amérique du Sud et dans les Caraïbes, elle n'a jamais eu besoin de ces catégories intermédiaires métissées faisant fonction de tissu conjonctif entre les descendants des Européens et ceux des Africains et Amérindiens. La règle régissant les rapports interraciaux est d'une simplicité biblique : une seule goutte de sang noir vous rend à jamais Noir. C'est un vice rédhibitoire qui souille pour l'éternité la descendance. La ligne de couleur (color line) est présumée infranchissable, l'appartenance raciale étant considérée comme relevant d'une essence ontologique irréductible et transmissible. La mixophobie y a donc valeur de loi, à la fois biologique et civile. Tocqueville nous conte à ce propos un épisode des plus comiques, rapporté par un voyageur français, touchant une femme blanche d'apparence, assise dans les rangs des mulâtres au théâtre, mais dont chacun savait qu'elle avait du sang noir. Dans nombre d'Etats fédérés, les mariages interraciaux étaient prohibés, Hawaï, où est né Obama, faisant partie des exceptions. Aussi bien, la notion de métissage ou de miscégénation y est donc parfaitement inconnue1. L'on serait surpris, à commencer par les Africains eux-mêmes, de découvrir des individus, qui passeraient dans tout autre pays que les Etats-Unis pour des Blancs de type méditerranéen, s'auto-définir et être considérés comme Noirs, collectionnant des masques africains et se piquant d'égyptologie et de Cheikh Anta Diop. Il en est ainsi de l'acteur Vince Diesel. Le cas du golfeur censément noir Tiger Woods est devenu paradigmatique, exemplaire des particularités et des rigidités de l'imaginaire racial nord-américain. Le père de Tiger Woods est un « sambo », et sa mère une Thaïlandaise. Il a suffi que le célèbre sportif ait cru devoir, un jour, rappeler cette évidence génétique, et qu'il indique n'avoir qu'un quart de sang noir en fait, pour être cloué au pilori, sous l'imputation infamante de cultiver la « haine de soi ». Telles sont les proscriptions et prescriptions de la doxa, aussi incohérentes qu'elles soient. Mais elles font sens dans le système social. C'est donc sur ce fond raciologique que s'inscrit la question de l'identité d'Obama. C'est pour cette raison que les Américains, Blancs comme Noirs, le voient comme un homme politique noir. Les Noirs américains eux-mêmes – qui, par ailleurs, préfèrent se nommer, par fierté, « Africains-Américains » -, le considèrent au demeurant avec quelque suspicion, puisqu'ils lui reprochent une carence majeure, ce qu'ils tiennent pour un marqueur particulièrement prégnant de l'identité noire-américaine, un facteur d'ordre psycho-affectif : la mémoire traumatique de l'esclavage et des droits civiques, absente chez les Africains. Le fait est que c'est ce trait ou ce défaut de trait qui le rend présentable auprès des électeur blancs, quand bien même, par ailleurs, les sondages révèleraient une moindre importance croissante de la variable raciale dans les motivations du vote.
Mais, retour du refoulé, chasser le naturel et il revient au galop ! De Hillary Clinton à John MacCain, ses adversaires n'ont de cesse d'actionner de manière pernicieuse ce ressort, pour tenter de le discréditier et de brouiller son image. Le procédé est aussi éculé qu'éprouvé. On le provoque sur le thème par de perfides allusions, et lorsqu'il réagit pour se défendre, on l'accuse prestement de jouer la carte raciale, par dénégation. Telle est la chaîne de dilemmes qu'il est appelé en permanence à surmonter.

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