Un pouvoir noir est en marche au royaume des Saoud. Celui des silhouettes sombres, des abayas et des hidjabs qui se pressent dans les rues de Riyad ou de Djedda et qui dissimulent des révolutionnaires aussi discrètes que déterminées. A les voir passer, désincarnées et anonymes, la chose ne semble pourtant pas aller de soi. Souvent à juste titre, l'Arabie saoudite traîne la plus détestable des réputations s'agissant de la condition féminine. Seul Etat au monde où les femmes, par ailleurs absentes des principaux lieux de pouvoir, n'ont pas le droit de conduire, le royaume impose également dans les lieux publics une ségrégation stricte entre les genres.
Depuis près de vingt ans et les premières manifestations publiques contre l'interdiction de conduire, la presse locale se fait très régulièrement l'écho d'initiatives de Saoudiennes exaspérées d'être toujours tributaires pour leurs déplacements de leur mari et de leurs enfants, ou bien de leurs employés de maison pour les plus fortunées. Dans ce pays pauvre en transports publics, grand comme près de quatre fois la France et où les villes sont étendues comme des métropoles américaines, ces militantes s'indignent du fait que les religieux les plus radicaux assimilent ce droit de se déplacer librement à un permis pour une conduite licencieuse et une incitation au vice – même si c'est officiellement pour protéger leur réputation. La dernière pétition du genre remonte à septembre 2007. L'intrépide à l'origine de l'initiative, Wajeha Al-Huwaider, a eu ensuite le front, à l'occasion de la Journée mondiale de la femme, en mars 2008, de "poster" sur le site YouTube une petite vidéo la montrant aux commandes d'une voiture et dans laquelle elle expliquait sa démarche. Les autorités saoudiennes se sont gardées de sanctionner cette provocation, tout comme elles ont laissé jusqu'à présent la pétitionnaire collecter des signatures. Personne ne s'attend pourtant à ce que cette mansuétude soit le prélude à un revirement historique sur un sujet aussi sensible. En dépit des velléités d'ouverture manifestées par le roi Abdallah lors de son arrivée sur le trône, en 2005, la conduite automobile pour les femmes risque de demeurer pour longtemps un tabou.
HUMILIÉE EN PRISON
Il en va de même avec la règle qui proscrit aux femmes de se retrouver dans un espace public avec un homme qui ne soit pas leur mari ou un très proche parent, grand-père, père, frère ou fils. L'histoire de "Yara", une jeune Saoudienne victime en février des sbires de la Mouttawa, la très redoutée Commission pour la promotion de la vertu et la prévention du vice, a fait l'objet de nombreux articles dans la presse. Cette jeune femme d'origine jordanienne, mariée à un Saoudien et mère de trois enfants, a grandi aux Etats-Unis, à Salt Lake City, avant de venir vivre et travailler comme conseillère financière à Djedda, sur la mer Rouge. "Yara" n'est connue, à sa demande, que par ce pseudonyme.
Son récit est édifiant. Elle se rend début février en mission à Riyad dans la succursale de l'entreprise pour laquelle elle travaille. Une panne d'électricité la contraint alors, pour disposer d'une connexion sans fil à Internet, de s'installer avec ses collègues masculins dans la section réservée aux familles de l'un des nombreux cafés de la chaîne Starbucks installés en Arabie saoudite. Ce faisant, "Yara" enfreint la règle. Pour son malheur, une patrouille de la Mouttawa intervient. "Yara", pourtant voilée et recouverte de l'abaya noire réglementaire, est vivement prise à partie et accusée d'avoir commis un grave délit. Privée de son téléphone portable, elle est conduite sous bonne escorte dans une prison où elle subit toutes sortes d'humiliations avant que son mari, grâce à ses contacts politiques, parvienne à retrouver sa trace à et la faire libérer. Le même jour, une émissaire des Nations unies chargée d'un rapport sur les violences faites aux femmes, Yakin Ertürk, arrivait en mission dans la capitale saoudienne…
L'écho inhabituel donné par la presse saoudienne la plus libérale à cette affaire a été considéré par certains observateurs locaux comme un signe d'avertissement adressé par certains responsables du royaume à la Mouttawa. C'est en tout cas l'avis de l'avocat d'affaires Abdel Aziz Al-Gassim. Ce dernier parle d'expérience. Ancien islamiste radical, il a été emprisonné dans les années 1990 pour ses activités au sein de la Sahwa (l'Eveil), un mouvement salafiste prônant le retour à l'islam originel conduit par des cheiks réputés, Salman Al-Awda et Safar Al-Hawali. Mais la Mouttawa s'est illustrée par la suite par d'autres incidents encore plus dramatiques. En 2002, cette police religieuse a empêché en pleine nuit la fuite d'écolières prises au piège d'un dortoir en feu au motif que leur tenue était indécente. Quinze d'entre elles ont perdu la vie dans le sinistre. Au rigorisme extrême imposé par la Mouttawa s'ajoutent pour les femmes les contraintes qui concernent leur vie quotidienne, dont la nécessité d'être accompagnées par un tuteur de leur famille, le "mahram", lors de leurs déplacements à l'intérieur comme à l'extérieur du royaume.
LES JEUNES AUSSI
La jeunesse saoudienne, branchée en permanence sur Internet et en prise directe avec d'autres cultures moins coercitives, n'est pas épargnée par cet état d'esprit. On le retrouve dans les propos que nous a tenus un soir à Djedda l'un des fils d'un professeur d'université, Adnan Al-Adas, alors que nous circulions en sa compagnie sur le front de mer aux commandes du véhicule de son père : lorsque la conversation, partie de la conduite nerveuse du jeune homme, dérive vers l'interdiction faite aux femmes de tenir elles aussi le volant, il avance spontanément l'argument de leur protection contre un environnement agressif et violent.