Rassemblement Démocratique pour la Paix et les Libertés au Tchad. La passion de bâtir, le rêve de construire un Tchad nouveau!
Nous vous invitons à lire et relire attentivement cet article de Juliette SMERALDA, sociologue et écrivain.
Juliette SMERALDA
« Un Homme, pas un Noir » ?
L’un et l’autre. Conjointement.
Être Noir (identité groupale) n’a jamais été contradictoire avec le fait d’être un Homme. Si on a besoin de rappeler qu’il s’agit d’un Homme, c’est parce que pendant quelques siècles, l’humanité du Noir lui a été volée, qu’il a été asservi et classé dans l’infra humanité, au point qu’il a douté de lui-même et s’est soumis à l’épreuve du plafond de verre.
« Un métis, pas un Noir » ?
L’un et l’autre.
Un métis sur le plan biologique, mais un Noir sur le plan sociologique, par l’expérience individuelle que lui a fait vivre son apparence physique, dès son plus jeune âge. Expérience qui l’a assigné à un groupe d’appartenance, avant même qu’il le choisisse librement. Ses gènes ne l’ont donc pas spécialement « aidé » à se maintenir dans le groupe des « métis », sous-catégorie raciale par ailleurs inexistante aux États-Unis. C'est hors des Etats-Unis, en France particulièrement, que l'on brode autour du thème du métissage, pour dénégrifier et blanchir Obama. Le terme métis n'existe pas dans la langue anglaise, et, aux Etats-Unis même, comme en témoigne la déclaration de McCain, le véritable événement, c'est la négrité d'Obama.
Il n’existe pas d’êtres humains désincarnés : ils sont tous incarnés dans des corps d’intensité chromatique variable.
Plutôt que d’user d’oppositions stériles, il faudrait ré-apprendre à considérer l’Homme dans sa totalité et sa diversité (comme on le fait pour la biodiversité) et concevoir que, quelle que soit son groupe racial, il n’en est pas moins Homme et qu’il recèle, de ce fait, le même potentiel en termes de compétences de toute nature. Si Obama a réussi son challenge, parce qu’il en a eu la capacité, nous n’avons aucune raison de le déshabiller de sa « race » pour l’habiller de son succès. C’est un Homme Noir qui a réussi son examen de passage, tout comme Sarkozy est un Homme Blanc qui, il y a peu, a réussi le même examen. Notons, et soyons-en troublés, qu’aucun débat d’une telle nature n’est provoqué par l’élection d’un candidat blanc : cela nous renvoie forcément à ce que cache un tel phénomène, et qui concerne spécifiquement le statut du Noir dans le Monde. Il faudra un jour ou l’autre se confronter sereinement à cette problématique-là.
Plutôt qu’à l’interprétation des faits à des fins idéologiques et à leur travestissement, c’est donc aux faits et seulement aux faits qu’il faut s’attacher. Quels sont ces faits ?
Ø Obama se définit comme Noir, pas comme métis. L’on sait que dans le système raciste et exclusionnaire étatsunien tout sang-mêlé est Noir. Aujourd’hui, les métis ne sont pas obligés de choisir, mais le leadership communautaire attend d’eux qu’ils s’enregistrent comme « Noirs seulement ». Car c’est de cette façon que les Noirs préservent leur influence sur leur communauté. En se définissant Noir, Obama adhérait à ce fonctionnement basé sur une stratégie de pouvoir. Il bénéficiait ainsi du vote de sa communauté (95 %).
Ø Sa femme Noire, Michelle, a été sa principale force dans sa communauté : marié à une blanche, comme l’explique le professeur de sociologie de l’Université Harvard, Orlando Patterson, spécialiste de la question raciale, Obama n’aurait même pas pu quémander les voix « Noires ». « Épouser une jeune femme très ‘racines’, issue d’un milieu de cols bleus noirs, ça, c’est le gage absolu. Michelle a vraiment le black woman affect. Bien sûr, elle sort d’Harvard. (Mais) les Noirs reconnaissent en elle une sister. Elle est la part essentielle de son lien avec la communauté africaine américaine. »
Michelle, qui n’est pas moins médiatique que son époux, réalise avec lui le couple Noir mythique qui revalorise, par contrecoup, l’image de la femme noire si absente ou si malmenée dans les médias occidentaux, en même temps que son couple avec enfants restaure l’image de la famille noire si démolie par la propagande occidentale. Qui plus est, par ses compétences, Michelle revisite l’image de la femme politique de son époque…
Contrairement à ce qui se dit tous azimuts, Obama n’est donc pas un président postracial. Comme l’explique Patterson, Obama « a gardé deux liens séparés et établi un pont. C’est différent. » « Sa force est d’être capable de communiquer aussi facilement avec les Blancs qu’avec les Noirs. Quelque chose dans sa personnalité (et non pas dans ses gènes) le lui permet », à la fois parce qu’il a été élevé par des Blancs, et parce qu’il a eu en parallèle à cet élevage blanc, dans sa vie privée, une expérience de Noir, dans la sphère publique. Son trésor : la connaissance de l’intérieur et la familiarité de/avec plusieurs cultures, qui sont les véritables instruments de son aptitude à fédérer.
L’élection d’Obama à la présidence de la plus grande puissance contemporaine marque une avancée remarquable des Noirs dans leur lutte séculaire (le rêve de Martin Luther King et de bien d’autres femmes et hommes AfricainsAméricains avant lui).
Obama a réussi, en effet, à s’allier la communauté noire étasunienne et la communauté blanche et les minorités, grâce à son expérience interculturelle – qui lui confère une réelle compétence en termes de contacts humains et d’ouverture, au-delà même du contenu de son programme. Contrairement donc au discours un peu facile qui attribue sa victoire au fait qu’il ne s’est pas revendiqué de sa race, de très nombreux paramètres non évoqués expliquent très objectivement sa victoire.
Ce n’est d’ailleurs pas du seul fait qu’il est Noir qu’Obama provoque un tel engouement, parce qu’il existe beaucoup de Noirs qui ont, de par le monde, réalisé de grandes prouesses. Si l’on veut comprendre le sens de l’engouement qu’il suscite, une place très particulière doit être accordée à la nature du symbole auquel Obama s’est ‘attaqué’, qui impressionne d’autant que son entreprise a abouti : il est devenu le président du pays le plus puissant et le plus riche de la planète. Le sens de l’audace d’Obama en est décuplé pour avoir osé s’approprier le symbole, puis la fonction et donc le prestige qui l’assortit. C’est un coup de maître, parce qu’il est jeune. Les retombées psychologiques pour son groupe n’en sont que plus importantes. Et n’est-il pas pleinement américain ? Une solide citoyenneté dans laquelle bien des Franco-Antillais rêvent de pouvoir se projeter… Son entreprise audacieuse est d’autant plus impressionnante, que son pays, communautariste par définition, a permis une élection transcommunautaire, mettant à mal tous les préjugés qui ramènent le communautarisme à une simple subdivision de la société en groupes d’intérêts opposés…
La réalité des relations entre les groupes est actuellement si confuse, parce que trop peu nombreux sont les Noirs qui possèdent une connaissance suffisante de leur histoire. De ce fait, les tentatives d’élucidation du lien Noirs/Blancs sont souvent des entreprises idéologiques, qui ne tiennent pas compte des conditions historiques qui ont durablement défait la structure interne du « Monde Noir », lui causant des traumatismes irréversibles, en sus des discriminations nourries par le racisme officialisé qui l’a longtemps tenu en échec.
Le "phénomène Obama" vécu à la façon martiniquaise n’a probablement que peu à voir avec le programme politique du candidat, quoiqu’en disent les partisans. C’est sans doute dans la percée qu’il opère dans la sphère du pouvoir qui tenait jusqu’ici le Noir en échec, qu’il faut chercher du sens à l’engouement observé. L’enjeu ici, quoiqu’essentiellement symbolique, en est le remaniement du système qui a cristallisé la domination du Noir à l’échelle planétaire, dans des fonctionnements socioracistes, qui n’ont cesse de le discriminer depuis des siècles.
Obama relance heureusement les machines espoir et ambition. Saurons-nous ne pas nous tromper de combat ? Rappelons qu’il s’agit d’accepter nos différences - qui sont une donnée de nature et participent de ce fait de l’identité tout simplement, et évitons de manipuler ces différences à des fins idéologiques. Il s’agit de produire ensemble du social et de la citoyenneté, qui donnent à toutes nos composantes historiques les mêmes chances de servir la construction de leur société. Laissons donc nos corps différemment colorés et chevelus vivre harmonieusement leurs différences. Car la nature fait bien les choses : si elle nous a dotés de tant de différences, c’est parce qu’elle a horreur de l’uniformité. Opposée à cette acceptation pacifique de la différence, la question de la race, manipulée à des fins idéologiques, fonctionne comme un écran. Elle est l’objet d’enjeux de luttes de pouvoir. Ces luttes absorbent la question de la compétition entre les groupes selon des modalités dont le simple quidam est peu informé. Elle consiste, en effet, à masquer le fait que le pouvoir, l’économie et la finance sont confisqués par une petite minorité ou par une seule catégorie, malgré la diversité de la société. C’est ce phénomène qui doit être démystifié… La question raciale ne peut donc être évoquée en dehors de son contexte sociétal et de la répartition des richesses : c’est très souvent pour justifier cet accaparement des ressources disponibles par un seul groupe, que des discours-brouillage se mettent en place pour détourner l’attention du plus grand nombre.
Si la question de la race est encore si maquillée en Martinique, c’est bien parce qu’elle est un enjeu de pouvoir dans une société représentée par des communautés d’origines ethnoraciales naturellement non homogènes, servies de manière inégalitaire par la répartition du pouvoir et des biens collectivement produits.
Juliette SMERALDA.