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Quelque 290 000 Somaliens fuyant la guerre et les destructions s’entassent à Dadaab, au Kenya, qui est actuellement le plus grand camp de réfugiés du monde
Les regards sont sombres et les mains s’accrochent aux grillages de l’enceinte. A l’entrée du camp de Dadaab, les derniers réfugiés arrivés de Somalie se massent en silence. Au péril de leur vie, ils ont voyagé de trois jours à trois semaines pour rejoindre le camp qui, depuis dix-huit ans, surgit telle une anomalie dans la brousse aride du Kenya, près de la frontière somalienne. Menacés par les combats et la sécheresse qui sévissent dans leur pays, ces réfugiés viennent rejoindre le flot des 289 000 Somaliens qui s’entassent dans le plus grand camp de réfugiés du monde. Ce matin, les arrivants sont si nombreux que seuls 300 enregistrements seront traités par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).
6500 arrivées par mois
Car Dadaab est au bord de l’asphyxie. En Somalie, l’intensité des combats, qui opposent les insurgés islamistes radicaux aux forces gouvernementales du président Sharif Cheikh Ahmed, ne cesse de décupler, et l’insécurité alimentaire liée à la sécheresse de s’aggraver. Au rythme croissant de cette crise humanitaire, 6500 réfugiés arrivent chaque mois à Dadaab depuis le début de l’année.
Et les récits des réfugiés ne présagent pas d’accalmie. «Il n’y a plus aucune sécurité dans le sud de la Somalie», explique Ismael Abdullah, 25 ans, qui veille sur sa mère malade transportée dans une brouette. Lui est parti sur les routes six jours plus tôt pour fuir sa ville de Bu’aale et la violence des islamistes radicaux d’Al-Shabab. «Avec la milice du Hezb-al-Islamiya, les combattants d’Al-Shabab sèment la terreur. A cela s’ajoutent des disputes entre les clans tribaux, explique-t-il. Les hommes d’Al-Shabab sont plus forts que jamais et contrôlent toute la ville. Ils imposent des taxes et recrutent à tour de bras.»
Ibrahim Barealliu, 45 ans, vient quant à lui de Baardheere où son père, un homme religieux, a été exécuté par Al-Shabab. «Je n’ai plus d’espoir pour la Somalie», souffle-t-il. Non loin, quatre femmes sont assises sur un banc, se réconfortant en se tenant la main. «J’arrive de Mogadiscio, dit la plus âgée. Là-bas, c’est la guerre. Il y a quinze jours, mon mari et mes deux enfants ont été tués par des tirs.» Les quatre femmes essuient leurs larmes avec le pan de leur voile. «Pardonnez-nous, s’excuse l’une d’elles, c’est trop douloureux de raconter ce qui nous est arrivé à Mogadiscio.»
La capitale est l’épicentre d’une guerre civile qui fait rage depuis 1991. Le nom de la ville évoque une vie abandonnée, le chaos des combats de rue, le souvenir de parents ou d’amis tués. Rahmo, 25 ans, a ainsi fui la capitale voici une année avec ses quatre enfants. Une fois à Dadaab, elle a eu la chance de recevoir un abri propre et décent. A l’entrée, elle a même planté deux arbustes car, dit-elle, «Dadaab est un nouveau départ».
Mais les derniers arrivés, eux, n’ont pas tant d’espoir. Non loin de la section où vit Rahmo, ils sont 25 000 Somaliens à s’entasser sous de pauvres tentes. Ils ont même improvisé des huttes de branchages colmatés par des plastiques. «Je n’en peux plus, dit Ismaan, 38 ans. Ce n’est pas une vie.» Devant sa tente, le sol est jonché de détritus au milieu desquels sont assis ses enfants à moitié nus.
«Situation de survie»
«La situation de ces réfugiés est critique, alerte Jake Zarins, de l’organisation non gouvernementale (ONG) Norwegian Refugee Council. Nous prévoyons de construire 1500 abris d’ici à la fin de l’année, mais il en faudrait 30 000…» Et avec la surpopulation du camp, tout devient un problème: les abris, l’eau, les déchets, la nourriture, les sanitaires, la santé. Les ONG présentes font certes leur possible pour améliorer les infrastructures. Care Kenya s’est ainsi attelé au recyclage des déchets et à l’installation du réseau d’eau.
«Notre objectif est de sortir les réfugiés d’une situation de survie pour leur donner une vie décente», explique Martin Karimi, de l’Office humanitaire de la Commission européenne (ECHO), qui a investi plusieurs millions d’euros dans l’assistance alimentaire et l’approvisionnement en eau. A l’évidence, l’objectif est loin d’être atteint.
Face à la congestion du camp, le HCR presse les autorités kényanes de libérer des terrains pour y loger les nouveaux réfugiés. Dadaab est réparti en trois camps distincts, et le HCR souhaiterait en créer un quatrième à proximité. Mais les négociations piétinent et se heurtent à la réticence de Nairobi. Pour parer au plus pressé, le HCR a décidé de transférer par bus 12 500 réfugiés vers le camp éloigné de Kakuma, créé à l’origine pour héberger des réfugiés du Soudan. Une solution coûteuse qui est insuffisante pour désengorger Dadaab.
«Si la situation en Somalie continue à se dégrader à ce rythme, il pourrait y avoir 320 000 réfugiés dans le camp à la fin de l’année, alerte Leslie Cumming, porte-parole du HCR à Dadaab. Au-delà de ce seuil, nul ne sait quel sera l’avenir des réfugiés.» Certes, Rahmo, la jeune Somalienne réfugiée, connaît la solution. Elle la demande à Dieu, tous les matins, en accomplissant sa prière: «Que la paix revienne en Somalie.»