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CAMBODGE - Beaucoup de Cambodgiennes rêvent de se marier à des Coréens du Sud ou à des Taïwanais. Celles qui y parviennent sont parfois victimes d'escroquerie. Elles en mesurent les dangers. Mais elles sont tout de même prêtes à tenter l'aventure. Pour l'argent.
Liem s'est mariée à un Coréen l'an dernier. Enceinte, cette femme de 21 ans, originaire de Krouch Chmar, un charmant village niché sur les bords du Mékong à 150 kilomètres de Phnom Penh, peine à expliquer son choix. «La Corée est un pays qui se développe plus vite que le Cambodge, et les gens, là-bas, sont mieux formés», bredouille-t-elle, apparemment plus attirée par les perspectives économiques qu'offre son pays d'accueil que par les charmes de son mari. Elle ne le connaissait pas quand elle lui a dit oui.
Au Cambodge, l'argent a de l'importance. Quand on en a, on le montre. Quand on n'en a pas, cela se voit
Son père, un homme rude aux dents jaunies par le tabac, est plus prolixe. Assis sur un banc branlant, il sirote un café avec ses voisins devant son modeste restaurant au centre du bourg. «Ma fille m'a dit que si je refusais de la laisser partir se marier en Corée, elle serait devenue prostituée. Nous sommes une famille pauvre. Nous vivons au jour le jour. Les gens du village racontaient beaucoup de ragots, ils nous regardaient de haut et ma fille s'est sentie blessée par ces méchancetés. Aujourd'hui, quand elle revient au village avec un mari étranger et une meilleure situation, les habitants nous respectent un peu plus.»
Comme beaucoup de gamines un peu paumées de son patelin, Liem vivait mal cette pression sociale. Au Cambodge, l'argent a de l'importance. Quand on en a, on le montre. Quand on n'en a pas, cela se voit. Et on est mal considéré. Plus encore dans les petits villages, où l'on persifle du matin au soir.
Incrédule, Liem a donc écouté les belles promesses d'agences matrimoniales qui ratissent les campagnes désoeuvrées. Ces entreprises organisent des mariages mixtes à la va-vite dans des restaurants de Phnom Penh avec des hommes originaires de Corée du Sud ou de Taiwan – où il y a un déficit de femmes. Les plus malhonnêtes vont jusqu'à falsifier les certificats de mariage pour obtenir des visas plus rapidement sans rien débourser. Elles promettent à ces filles égarées et rêveuses une vie facile, un mari riche, un pays formidable. Elles facturent leurs services jusqu'à 20000 dollars au prétendant. La famille cambodgienne ne touche que quelques miettes en guise de cadeau. En 2004, septante filles avaient obtenu un visa pour la Corée du Sud. Trois ans plus tard, mille sept cents Cambodgiennes sont parties. Un véritable boom. Une aubaine financière pour ces agences véreuses.
Mais le mariage tourne parfois au cauchemar. «Certaines femmes sont violentées par leur conjoint ou leur belle-mère. Elles sont obligées de travailler. Elles ne peuvent pas sortir sans être accompagnées du mari ou de la belle-mère puisqu'elles sont illégales dans le pays. Elles ne peuvent même pas, par exemple, inscrire seule leur enfant à l'école», se lamente Srey Roth qui dirige une organisation de défense des droits des femmes. Bien souvent, la réalité ne correspond ni aux promesses des agences ni aux attentes de ces immigrées. Certaines sont mariées à des gens sans intérêt qui ne parlent ni le khmer ni l'anglais et qui vivent au fin fond de la campagne coréenne.
Un bon investissement
A Krouch Chmar, les candidates au départ connaissent parfaitement les dangers que représente l'aventure coréenne. Mais elles sont prêtes à jouer à pile ou face avec leur avenir et à s'unir avec le premier Coréen venu. Quitte à enfreindre les traditions qui veulent que le mariage soit arrangé par les parents des mariés.
L'appât du gain est plus fort que tout. Les filles savent que si leur mariage n'échoue pas, elles auront sans doute la possibilité d'envoyer quelques dollars à leur famille. Certaines le font déjà. Et, depuis, Krouch Chmar a meilleure mine. Des maisons délabrées ont été agrandies et rénovées. Des motos flambant neuves pétaradent aux alentours du marché. Ce qui a le don d'aiguiser les appétits. «Une fois qu'une famille a envoyé une fille et qu'elle semble aller bien, les parents veulent envoyer ses soeurs.
Quand les villageois voient que certains s'enrichissent de cette façon, ils veulent faire pareil. Si j'avais une fille, je l'enverrais, mais je n'ai que des garçons», regrette une femme du village. En Corée du Sud, Liem n'a pas de travail. Son mari refuse qu'elle ait un emploi. Mais elle réussit tout de même à envoyer un peu d'argent à ses parents une ou deux fois dans l'année. «Le mariage de ma fille était un bon investissement sur l'avenir», résume en toute franchise le père de Liem.
L'eldorado des Cambodgiennes
Cette vision des choses purement mercantiles ne choque pas outre mesure à Krouch Chmar, même si les habitants évoquent le sujet avec retenue. Il y a trois mois, le gouvernement a suspendu tous les mariages mixtes au Cambodge afin de mettre fin à ses abus, en attendant de légiférer. Les nombreux habitants de Krouch Chmar qui ont joué les intermédiaires entre les agences matrimoniales et les filles incrédules se tiennent maintenant à carreau. «Je gagnais 20 à 30 dollars par mariage», marmonne l'une de ces entremetteuses du village. Elle a mis fin à son activité de peur d'avoir des ennuis. Mais elle assure qu'elle n'a rien fait d'illégal. Mettait-elle au courant les candidates au départ des risques d'un tel voyage? «Non, elles voulaient partir coûte que coûte.» Pourquoi ne pas les avoir mises en garde? «Je ne savais pas qu'il y avait des problèmes.» Comme elle, beaucoup rejettent la responsabilité de ce trafic sur les autres maillons de la chaîne.
Pour l'instant, aucun représentant d'agence matrimoniale n'a été arrêté au Cambodge. En général, les filles ne veulent pas porter plainte et les intermédiaires peuvent donc dormir sur leurs deux oreilles. Les femmes trafiquées ont peur des représailles de ceux qui les ont envoyées. Elles ont peur de compromettre leurs amis et leurs parents qui les ont aidées et incitées à partir. Elles ne voient pas l'intérêt d'entamer une action en justice puisque le versement d'éventuels dommages et intérêts prendrait des années. Mieux vaut oublier cette mauvaise expérience. Ou, mieux, comme l'ont fait plusieurs femmes pour qui le mariage coréen a échoué, essayer d'organiser un nouveau départ, en croisant les doigts pour tomber, cette fois-ci, sur un mari plus riche et plus sympa.